Texte d’Amandine Peyraud-Mamys[1].

Qui n’a jamais rêvé d’entrer au Louvre en cinq minutes et de s’offrir une entrevue personnelle avec la Joconde ? Il va falloir patienter encore un peu pour rencontrer Mona Lisa, mais pour voir des œuvres d’art, les églises n’attendent que vous. Et si l’église était le nouveau musée de cette ère incertaine ?

De restrictions en restrictions sanitaires, les églises résistent à la fermeture. Si les offices ont été un temps suspendus, jamais il n’a été question d’interdire l’accès aux églises, même lorsque le monde de la culture s’est arrêté. Pourtant, rares sont les foules de visiteurs qui s’y pressent pour admirer les œuvres d’art présentes à l’intérieur. Les grandes oubliées des amateurs d’art et du grand public ont toutes leur rôle à jouer aujourd’hui, dans nos quotidiens marqués par la routine. Il est grand temps de s’ouvrir aux merveilles cachées à l’intérieur des églises et de renouveler ainsi le lien intime entre art et religion. Partons à la découverte de ces petites pépites !

Les églises, des lieux cultuels avant tout

Les églises regorgent de chefs-d’œuvre. Contrairement à certains pays européens comme l’Italie, le patrimoine artistique des églises françaises est très peu connu. Nous considérons peut-être trop souvent les églises comme des lieux essentiellement cultuels et nous en oublions leur valeur culturelle, rompant ainsi toujours plus le lien entre art et religion. Pourquoi ? L’histoire y est certainement pour beaucoup.

À la fin du XVIIIe siècle, les œuvres des églises spoliées à la Révolution ont servi à constituer les collections des musées de France. Ces œuvres y sont toujours présentes aujourd’hui. Le Concordat de 1801 oblige l’Église à renoncer à la propriété de ses biens saisis, laissant à la Nation une part importante de son patrimoine. Malgré la loi de séparation des Églises et de l’État (1905), ce dernier reste propriétaire des édifices et des biens mobiliers acquis avant 1905. Cela peut expliquer pourquoi, aujourd’hui, les œuvres religieuses exposées dans les musées attirent plus l’attention des visiteurs que les œuvres présentes dans les églises, alors même qu’elles proviennent d’un même contexte religieux. Nous sommes plus habitués à aller au musée pour voir des œuvres d’art et nous avons progressivement perdu la conscience de ce lien fort entre art et religion qui, pendant des années, a constitué la norme de toute commande artistique. Sous l’Ancien Régime, combien d’artistes furent nommés pour le décor de la chapelle royale de Versailles, laissant à la postérité des chefs-d’œuvre tels que le Dieu en gloire d’Antoine Coypel ou La Pentecôte de Jean Jouvenet ? À cette époque, soutenus par le pouvoir royal, l’embellissement des églises et la commande artistique vont de pair. Dans l’imaginaire collectif, la loi de séparation des Églises et de l’État marque toutefois une réelle rupture entre l’Église et le pouvoir politique, le religieux et le laïc. Dorénavant, les églises ne sont considérées que comme des lieux de culte.

Dépositaire d’une histoire parfois sombre, l’Église ne fait pas bonne figure. De nos jours, l’église n’est pas un espace accueillant, dans lequel il est agréable de déambuler, pour tout le monde. À l’inverse, le musée est sûrement un espace plus rassurant, ouvert à tous et qui n’impose pas de lecture religieuse des images. Au musée, une œuvre religieuse peut intéresser pour son aspect esthétique ou sa technique, et non seulement pour son caractère religieux. Le sujet de l’œuvre n’est pas envahissant, l’image est en quelque sorte désacralisée. À l’église, l’œuvre exposée dans son contexte originel nous apparaît comme un objet de culte, et son sujet prédomine, laissant peut-être d’avantage de côté la dimension esthétique. Pour un non-croyant, l’église est un lieu étranger où il ne se sent pas nécessairement légitime, et qui peut sembler inaccessible. Alors quelle idée nous pousse à y entrer ?

Nous aurions pourtant tous intérêt à pousser les portes des églises. Premièrement, parce que l’entrée y est gratuite ! Mais aussi car les horaires d’ouverture sont souvent plus arrangeants et les visiteurs moins nombreux. Rien ne vaut le privilège de profiter d’une œuvre d’art dans son contexte de création. Tout alors fait sens : les convictions du commanditaire, la manière de l’artiste, le choix du sujet. Les amateurs d’art auront le plaisir de découvrir ou de redécouvrir des œuvres dont ils avaient oublié l’existence. Les croyants seront surpris par la force de ces images et leur foi en sera peut-être renouvelée. Les non-croyants approcheront une manière de concevoir le divin[2].

Pour le plaisir de la découverte et celui d’être surpris, l’expérience en vaut la peine ! Dans nos quotidiens marqués par la solitude, nos âmes ont besoin de renouvellement, de changement et de beauté. Osons faire le pas !

Les églises, des lieux culturels

Il ne nous viendrait pas à l’idée d’entrer dans une église pour admirer une œuvre de Keith Haring ou un tableau de Matisse. Pourtant, les églises sont pleines en été, les guides CASA (Communautés d’accueil dans les sites artistiques) peuvent en témoigner. Mais l’engouement des vacanciers estivaux pour les églises semble se porter d’abord sur l’édifice, sur l’architecture, qui impressionne et intéresse par son aspect monumental et sa valeur historique. C’est avec intérêt qu’ils découvrent ensuite les œuvres exposées à l’intérieur. Depuis la nationalisation des biens du clergé et l’instauration de la protection et du classement des édifices religieux au cours du XIXe siècle, nous considérons les églises comme un patrimoine national commun et non plus uniquement comme des édifices cultuels. Le patrimoine appartient à tous. Dans le cas des églises, la valeur religieuse est aujourd’hui atténuée au profit de la valeur historique et artistique, permettant ainsi de considérer l’église comme un lieu culturel. Néanmoins, les objets mobiliers présents à l’intérieur des églises ne suscitent pas le même intérêt, car ils sont encore considérés comme des objets de culte. Finalement, l’édifice semble appartenir à tous tandis que les objets seulement aux croyants. C’est précisément ce regard que nous avons envie de faire évoluer, en vous proposant de partir à la découverte de deux retables cachés l’un à Aix-en-Provence et l’autre à Paris. Peut-être vous donneront-ils l’envie de faire une pause entre deux visioconférences, ou vous pousseront-ils simplement à visiter plus souvent les églises pendant l’année. Ce qui est certain, c’est que vous serez étonnés.

Ces deux retables sont l’illustration même de la persistance du lien entre art et religion à travers les siècles. Le retable est un ensemble de volets reliés par un panneau central et liés par un thème et un style communs. Placé le plus souvent au-dessus de l’autel dans les églises, il reste fermé la plupart de l’année et il est ouvert pour les fêtes religieuses et lors de certains offices. Majestueux et précieux, le retable est souvent l’objet d’une commande d’un prestigieux personnage ou d’un ordre religieux, cherchant à obtenir son Salut et à souligner ses goûts artistiques et son pouvoir politique. Il fait ainsi le lien entre le monde intérieur et extérieur, entre l’intimité des scènes religieuses représentées et la richesse et la préciosité de l’image, mais aussi entre le divin et le terrestre. Sa fonction est essentiellement décorative, même si les scènes religieuses peuvent servir de support pédagogique pour les fidèles participant à la messe.

Nicolas Froment, Triptyque du Buisson ardent, 1475, huile sur bois, Aix-en-Provence, cathédrale Saint-Sauveur

Le retable du Buisson ardent se trouve dans la chapelle Saint-Lazare de la cathédrale Saint-Sauveur à Aix-en-Provence. Cette huile sur bois a été réalisée par Nicolas Froment en 1475 pour le roi René, duc d’Anjou, qui s’installe à Aix-en-Provence en 1471. Alors qu’il sent sa mort proche, le roi en fait la commande pour une chapelle de l’église des Grands Carmes d’Aix-en-Provence, dans laquelle il souhaite faire conserver ses entrailles. Pendant la Révolution, l’église est détruite et le retable devient un bien national. On décide de l’exposer dans la cathédrale à partir de 1803.

Le roi René s’est fait représenter sur le volet gauche, âgé, en prière devant la révélation de la Vierge du « Buisson ardent » couronnant le panneau central. Le roi est vêtu de l’habit des chanoines de Saint-Victor et avec les armoiries de ses principautés. Par l’intermédiaire de cette œuvre, le commanditaire demande à la Vierge d’intercéder pour son Salut et affirme l’importance de son statut. La préciosité de la réalisation est à la hauteur de la complexité de l’iconographie. Le retable fermé accueille une peinture en grisaille, constituée de détails précis, tels les plis cassés des vêtements de l’ange de l’Annonciation, les ombres portées des deux figures et les ornements du dais gothique, qui dominent la composition. Le retable s’ouvre sur une scène d’intérieur, celle de l’intime prière du roi et de son épouse, Jeanne de Laval, entourés de leurs saints patrons, qui contraste avec la scène centrale d’extérieur, révélant la Vierge et son Enfant. L’influence nordique de la représentation est frappante, avec les effets de matière et d’atmosphère et le goût pour les reflets. Ainsi, le Christ tient dans sa main un petit miroir reflétant son image et celle de sa mère, qui fait écho au médaillon de l’ange placé en broche sur son vêtement, représentant Ève et Adam dans l’épisode du péché originel. Par correspondance, le lien établi entre ces deux objets souligne le rôle joué par la Vierge dans le rachat du péché commis par Ève. Une influence italienne se fait également sentir, dans la monumentalité des personnages et la rigueur de la composition. La richesse des coloris nous entraîne d’un coin à l’autre de la représentation. C’est ainsi que les nuances de rouge guident nos yeux des volets latéraux au panneau central, puis de l’ange à Moïse, qui ne peut supporter la vision, pour se poser finalement sur la Vierge assise sur un imposant buisson[3].

Ce retable est un symbole de l’identité provençale car il participe au mythe du « bon roi René »[4]. Il nous invite à entrer dans son univers et à nous perdre dans ses multiples détails. La préciosité de la réalisation intensifie sa fonction commémorative, auquel les Aixois restent très attachés.

Keith Haring, La vie du Christ, 1990, bronze, patine d’or blanc, Paris, église Saint-Eustache

La deuxième œuvre est exposée dans la chapelle Saint-Vincent-de-Paul de l’église Saint-Eustache à Paris. La Vie du Christ est un retable en bronze réalisé en 1990 par l’artiste contemporain mondialement connu, Keith Haring. Le modèle préparatoire terminé deux semaines avant sa mort et le choix du bronze, destiné à durer, donnent à cette œuvre un caractère testamentaire. L’artiste ne verra pas son retable réalisé. C’est la fondation Keith Haring qui, à partir de ses modèles, en édite neuf exemplaires. Respectant le vœu de l’artiste de voir son œuvre exposée dans la capitale, l’œuvre est offerte par sa fondation à la Ville de Paris qui prévoit de la présenter dans l’église Saint-Eustache, en remerciement de son engagement dans la lutte contre le sida. Le retable est inauguré en 2003 lors de la Journée internationale du sida.

Keith Haring a choisi de faire de sa dernière œuvre une œuvre religieuse originale. Elle reprend les codes du retable médiéval et les caractéristiques stylistiques de l’artiste, tout en renouvelant le traitement de l’iconographie religieuse. Dominant une composition marquée par l’opposition du monde terrestre et céleste, Dieu le Père étend ses bras tentaculaires sur l’humanité. Au centre, se déploient, sur un axe vertical, trois signes appartenant au vocabulaire de l’artiste, mais employés ici dans une signification religieuse pour évoquer les mystères de la vie du Christ. Sont symbolisés trois moments de la vie du Christ dans une forme propre à l’artiste. Le caractéristique « enfant rayonnant » de Keith Haring, bercé dans les bras de Dieu, semble ici symboliser le Christ Enfant et sa naissance. Ce signe est souvent utilisé par l’artiste pour exprimer l’innocence et la joie de l’enfance. La Croix au sommet évoque la mort du Christ, et le cœur rayonnant, la résurrection du Christ. Comme souvent chez l’artiste, l’économie des traits et la simplicité des formes permettent une multiplicité d’interprétations. Chacun peut s’y retrouver, les croyants comme les non-croyants, puisque l’œuvre est ouverte à l’interprétation personnelle. Du retable médiéval, on retient le format tripartite et la vocation commémorative. L’originalité réside dans le fait que l’artiste et le commanditaire se trouve être la même personne. L’artiste témoigne ainsi de sa quête spirituelle, très présente à la fin de sa vie. Souvent présenté comme anticlérical, Keith Haring choisit pour sa dernière œuvre un thème religieux. Le bronze immortalise sa manière.

Comme l’église Saint-Eustache, de plus en plus d’églises en France exposent de manière permanente ou pour des expositions temporaires des œuvres d’art contemporain au sein de leur espace cultuel. Le mouvement vers l’art contemporain,qui connaît aujourd’hui un renouveau dans les monuments historiques, se retrouve aussi au sein des églises. Ces dernières s’alignent sur le modèle des musées, en proposant des audioguides ou des applications pour accompagner les visiteurs à la découverte des œuvres. Plus encore que l’exposition d’œuvres contemporaines, certaines églises les intègrent à leur architecture de manière permanente, renouvelant ainsi le lien étroit entre art et religion. C’est le cas de l’église Notre-Dame-de-Toute-Grâce du Plateau d’Assy[5], construite dans les années 1950, qui propose une architecture régionale néo-romane résolument moderne avec une décoration intérieure réalisée par des artistes modernes comme Matisse, Chagall et Fernand Léger. Comme cette église a pu étonner lors de sa consécration, espérons que les églises qui accompagnent vos paysages quotidiens susciteront autant d’intérêt !


[1] Étudiante en histoire de l’art, Amandine a fait sa première communauté d’été l’été dernier à Vézelay.

[2] DUMAS, Bertrand, Trésors des églises parisiennes, Paris, Parigramme Éditions, 2012.

[3] Cette représentation met en évidence le lien entre la vision de Moïse et l’Annonciation : Au Moyen Âge, on enseignait que, comme le buisson brûlait sans se consumer, la Vierge avait enfanté sans perdre sa virginité (voir par exemple les hymnes à la Vierge d’Adam de Saint-Victor).

[4] Dossier de presse. Présentation du triptyque du Buisson ardent dans la cathédrale Saint-Sauveur d’Aix-en-Provence, DRAC (Direction régionale des affaires culturelles Provence-Alpes-Côtes d’Azur), juin 2011.

[5] Site CASA depuis 1978.

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