Texte de Dominique de Keghel[1].

Le confinement, c’est quelque chose que nous vivons plus ou moins bien en cette période compliquée. Le confinement, c’est une notion que connaissent bien, en revanche, les chartreux… Nous avons eu envie d’en savoir un peu plus sur cet ordre religieux, l’un des plus anciens.

« Stat crux dum volvitur orbis »
La croix demeure, le monde tourne.

C’est au musée du Louvre qu’il faut se rendre pour découvrir une rare illustration relatant la fondation de l’ordre des chartreux par saint Bruno.

Vie de saint Bruno, pour le cloître des chartreux à Paris

Le musée du Louvre[2] présente une suite de grands tableaux exécutés par Eustache Le Sueur qui illustre la vie de saint Bruno, fondateur de l’ordre des chartreux. Ce cycle de vingt-deux tableaux peints à l’huile sur toile en 1645 est remarquable par l’éclat des coloris et la clarté de la narration, chacun d’entre eux étant accompagné de cartouches en vers latins expliquant le sujet traité. L’ensemble de La Vie de saint Bruno était destiné à décorer le cloître de la Chartreuse de Paris. Ces toiles furent acquises par Louis XVI en 1776 et, dès lors, entrèrent dans les collections royales.

Plan de la Chartreuse de Paris, 1645-1648, Paris, Musée du Louvre.

L’auteur : Eustache Le Sueur (1617-1655)

Peintre parisien, il reçut sa formation dans l’atelier de Simon Vouet, premier peintre du roi, mais son style fut plutôt influencé par Nicolas Poussin. Le Sueur, homme très pieux, était proche du prieur du couvent des chartreux de Paris, dont les fresques du petit cloître, qui dataient de 1350, devaient être restaurées ou remplacées. Le prieur en confia le soin à Le Sueur qui, à vingt-huit ans, malgré un salaire dérisoire, accepta cette tâche. Les moines étant impatients de jouir de leur cloître, il fallut faire très vite. En moins de trois ans, le peintre, aidé de ses frères, acheva la commande. Toutefois, c’est bien Eustache qui en avait composé tous les dessins et plusieurs panneaux sont entièrement de sa main. Cette œuvre est sa première commande d’importance qui lance sa carrière. Il devient par la suite membre fondateur de l’Académie royale de peinture et de sculpture.

Origine de la Chartreuse de Paris

Le roi Louis IX, Saint Louis, qui a fait édifier la Sainte-Chapelle sur l’Île de la Cité, souhaite attirer des ordres religieux à Paris. Le roi demande aux chartreux, dont il admire la règle d’austérité, de venir fonder un monastère. Il leur fait don, en 1257, du château de Vauvert, vaste domaine au sud de Paris. Les chartreux, dans un premier temps, entreprirent d’exorciser ces lieux qui avaient très mauvaise réputation. En effet, le site et son château en ruines étaient fréquentés par tous les vauriens de la cité et, de notoriété publique, hantés par des « esprits malins » : de là vient l’expression « aller au diable vauvert ». L’abbaye ne cessa de s’agrandir en terres et immeubles jusqu’au XVIIe siècle et développa pépinières, serres, potagers et vergers. À la veille de la Révolution, l’enclos des chartreux occupe vingt-trois hectares entre la rue d’Enfer à l’est (boulevard Saint-Michel), l’actuelle rue d’Assas, à l’ouest, et au nord, le palais du Luxembourg[3]. En 1792 le couvent est déclaré bien national et les moines le quittent…

Fondation de l’ordre des Chartreux par saint Bruno, en 1084 : La Grande Chartreuse

Qui était Bruno ? Né à Cologne, Bruno[4] (env. 1032-1101) vient de bonne heure étudier à l’école cathédrale de Reims. Promu docteur, chanoine du chapitre cathédral, il est nommé en 1056 écolâtre, c’est-à-dire responsable et maître d’école du chapitre cathédral. Il fut un des maîtres les plus remarquables de son temps. Mais à cette époque Reims est une cité où les motifs de scandale ne font pas défaut du côté du haut clergé et de l’évêque lui-même. Après avoir lutté, non sans succès, contre ces désordres, Bruno ressent le désir d’une vie plus totalement dédiée à Dieu seul.

Après un essai de vie solitaire de courte durée, il vient dans la région de Grenoble, où l’évêque, le futur saint Hugues, lui offre un lieu solitaire dans les montagnes de son diocèse. Au mois de juin 1084, l’évêque en personne conduit Bruno et ses six compagnons à vingt-quatre kilomètres de Grenoble dans la vallée sauvage de Chartreuse qui donnera à l’ordre son nom. Ils y installent leur ermitage, formé de quelques cabanes en bois s’ouvrant sur une galerie qui permet d’accéder, sans trop souffrir des intempéries, aux lieux de réunion communautaire : l’église, le réfectoire, la salle du chapitre. Après six ans de paisible vie solitaire, Bruno est appelé par le pape Urbain II, un de ses anciens élèves de l’école cathédrale de Reims. Conseiller du pape, Bruno ne se sent pas à l’aise à la cour pontificale. Il ne demeure que quelques mois à Rome. Avec l’accord du pape, il établit un nouvel ermitage dans les forêts de Calabre dans le sud de l’Italie, avec quelques nouveaux compagnons. C’est là qu’il meurt le 6 octobre 1101.

La Grande Chartreuse

Un ordre millénaire

À partir de 1140, sous le priorat d’Anthelme[5], l’ordre des chartreux (Ordo Cartusiensis, O. Cart.) est né officiellement pour prendre place à côté des grandes institutions monastiques du Moyen Âge. Vers la même époque, les moniales de Prébayon (Vaucluse) décident d’embrasser la règle de vie des chartreux.

Le 900e anniversaire de la fondation fut célébré en 1984. Aujourd’hui, on dénombre vingt-quatre maisons de chartreux (avec environ 370 moines) et cinq maisons de chartreuses totalisant environ 75 moniales. Ces dernières se trouvent en France, en Italie et en Espagne. Les maisons de moines sont situées en Europe, aux États-Unis et en Amérique latine, dont l’une en cours de fondation en Argentine et une autre en Corée.

Le gouvernement de l’ordre

L’autorité suprême de l’ordre cartusien appartient au Chapitre Général, qui se réunit tous les deux ans à la Grande Chartreuse, « mère et source de tout l’ordre ». C’est sous l’empire de ce chapitre que sont élus les prieurs, au nombre de huit (c’est-à-dire les supérieurs des maisons), qui constituent une sorte d’exécutif. L’Assemblée plénière est l’organe législatif. Entre deux chapitres, l’ordre est gouverné par le prieur de la Grande Chartreuse que l’on nomme le « Révérend Père », assisté d’un conseil. Un dernier élément très important du gouvernement cartusien est l’institution des visiteurs : tous les deux ans, chaque maison est visitée par deux Pères, habituellement prieurs d’autres chartreuses.

Les statuts

Bruno fut pour ses frères un vivant modèle, mais il n’a rédigé aucune règle monastique pour eux. Lui et ses premiers successeurs « élaborèrent un style propre de vie érémitique, transmis aux générations suivantes, non par l’écrit, mais par l’exemple. » C’est Guignes[6] qui consigna par écrit les Coutumes en usage à la Grande Chartreuse vers 1127 : c’est là le premier texte de la règle cartusienne. L’ordre des chartreux est le seul ordre qui a vécu tel qu’il a été fondé en 1084. Cependant, au fil du temps, des additions ou modifications se sont avérées nécessaires. Il fallait s’adapter à des conditions nouvelles de temps et de lieux. Très tôt, les chartreux ont appelé leur règle de vie, les Statuts. Ceux-ci constituent une véritable somme de spiritualité monastique et sont la transmission d’une voie de prière conduisant à la contemplation ou la « connaissance savoureuse[7] » de Dieu, à laquelle leur vie est entièrement consacrée.

Ainsi, au même titre que les bénédictins, cisterciens, trappistes, visitandines, carmélites…, l’ordre des chartreux est un ordre contemplatif[8]. Le but de ces ordres monastiques est une vie dans l’union à Dieu : « une union aussi profonde et aussi continuelle que possible qui s’achèvera au ciel dans la vision de Dieu », d’où le nom de « vie contemplative ». Ce qui rapproche ces communautés, c’est une même quête de la paix divine dans le renoncement au monde et l’éloignement résolu de toutes ses tentations.

Les chartreux partagent certaines valeurs monastiques avec les autres moines contemplatifs, par exemple : l’ascèse (veilles et jeunes), le silence, le travail, la pauvreté, la chasteté, l’obéissance, l’écoute de la Parole, la prière, l’humilité. D’autres spécificités lui sont propres : en tant qu’ordre purement contemplatif, leur vie quotidienne est régie par la solitude et le silence presque absolu. Alors que les moines bénédictins ne sont jamais seuls, les chartreux souhaitent l’être, partout et presque toujours. L’architecture du monastère chartreux, cellules autour d’un cloître, est commandée par l’exigence d’une extrême solitude.

La contemplation, le but exclusif de la voie cartusienne

« … Découvrir l’immensité de l’amour[9]. »

La tradition monastique appelle aussi ce but la prière pure et continuelle. Toute la vie monastique consiste donc pour le moine chartreux à se fortifier par la méditation assidue de l’Écriture dans la recherche de Dieu seul. Toutefois, ce qui distingue le chartreux des autres moines contemplatifs, c’est le chemin emprunté, la voie cartusienne, dont on retiendra :

  • la vocation de solitude, première caractéristique essentielle de la voie cartusienne ;
  • un certain dosage de vie solitaire et de vie communautaire ;
  • la liturgie cartusienne.

La solitude

La solitude est vécue à trois niveaux : la séparation du monde, la garde de la cellule, la solitude intérieure, ou la solitude du cœur. Le silence n’est pas une fin en soi, mais dans l’intimité de la cellule, c’est un silence habité avec Dieu. Le moine chartreux cherche Dieu dans la solitude de la cellule.

La séparation du monde est réalisée par la clôture. Les moines ne sortent du monastère que pour la promenade hebdomadaire. Ils ne reçoivent pas de visites et n’exercent aucun apostolat à l’extérieur, ni prêche. Ils n’ont ni radio ni télévision dans le monastère. C’est le prieur qui reçoit les nouvelles et transmet aux moines ce qu’ils ne doivent pas ignorer. Ainsi se trouvent réunies les conditions nécessaires pour que se développe le silence intérieur qui permet à l’âme de rester attentive à la présence de Dieu. La cellule est un ermitage aménagé pour assurer au chartreux une solitude aussi complète que possible, tout en lui assurant les nécessités de la vie. Chaque cellule consiste en un pavillon à étage entouré d’un jardinet, où le moine demeure seul la plus grande partie de la journée, pendant toute sa vie.

La cellule d’un chartreux

La clôture et la garde de la cellule n’assurent encore qu’une solitude extérieure. Ce n’est là qu’un premier pas qui cherche à favoriser la solitude intérieure, ou pureté du cœur : tenir son esprit éloigné de tout ce qui n’est pas Dieu ou ne conduit pas à Dieu. Aussi longtemps que le moine discute avec son « moi », ses sensibilités, son imagination, ses pensées, ses désirs irréels, il n’est pas encore centré sur Dieu. C’est ici qu’il fait l’expérience de sa fragilité et de la puissance de l’Esprit et qu’il apprend peu à peu « l’habitude de l’écoute tranquille du cœur qui permet à Dieu d’y pénétrer par tous les chemins et tous les accès[10]. »

Les célébrations liturgiques en Chartreuse ne comportent pas de finalité pastorale. Cela explique pourquoi les personnes extérieures à l’ordre ne sont pas admises à participer aux offices ou à la messe célébrés à l’église des monastères. En raison de la vocation de solitude, l’accueil des membres les plus proches de la famille est limité à deux jours par an et les moines ne peuvent recevoir que quatre lettres par an.

Vie solitaire et vie communautaire

L’originalité de la Chartreuse vient, en second lieu, de la part de vie commune qui est indissolublement liée à l’aspect solitaire. Ce fut le trait de génie de Bruno, inspiré par l’Esprit saint, d’avoir dès l’origine su allier une juste proportion de vie solitaire et de vie commune, de manière à faire de la Chartreuse une communion de solitaires pour Dieu. Solitude et vie fraternelle s’équilibrent mutuellement. En principe, une communauté de chartreux comprend douze moines, treize avec le prieur. Mais plus tard, certaines doublèrent leurs effectifs, ainsi la Grande Chartreuse qui, au début du XIVe siècle, porta son effectif à vingt-quatre moines – actuellement il est de trente-deux moines. Les moines ne se retrouvent qu’au moment de la messe, des matines, des laudes et des vêpres. Ils ne se réunissent dans la salle capitulaire que le dimanche matin.

La vie communautaire se concrétise quotidiennement par la liturgie chantée à l’église trois fois par jour, et toutes les semaines par des réunions de la communauté : le dimanche, lors du repas de midi pris en silence au réfectoire et l’après-midi pendant la récréation hebdomadaire (lecture, travail ou repos). Le lundi, une longue promenade (le spaciement) de quatre heures environ, durant laquelle les moines peuvent parler, leur permet de mieux se connaître. Ces récréations ont pour but d’entretenir l’affection mutuelle et de favoriser l’union des cœurs, tout en assurant une bonne détente physique.

Une communauté cartusienne est constituée de moines du cloître, prêtres ou moines destinés à devenir prêtres (pères) et des moines convers (frères). Les moines du cloître vivent une solitude plus stricte. Ils ne sortent pas de leur cellule en dehors des occasions prévues par la règle, ordinairement trois fois par jour pour la liturgie, un peu plus souvent le dimanche. Ils s’y occupent par la prière, la lecture, et le travail (sciage de bois pour se chauffer l’hiver, jardinage, écriture, artisanat…). Les frères ou moines convers assurent par leur travail hors de cellule les divers services de la communauté (cuisine, menuiserie, buanderie, exploitation forestière…). Il s’agit d’un idéal unique, vécu de deux façons différentes. Les frères aussi travaillent le plus possible en silence et en solitude. Ils ont leur part de vie de cellule, mais plus réduite que celle des pères. C’est pourquoi ils habitent des cellules plus petites. Les deux formules se complètent pour constituer la communauté chartreuse.

Les frères appartiennent à deux catégories, celle des religieux appelés convers (qui font exactement les mêmes vœux que les pères) et celle des donnés. Les donnés sont des moines qui ne prononcent pas de vœux mais, pour l’amour du Christ, se donnent, s’engagent dans l’ordre. Ils ont des coutumes propres qui diffèrent de celles des convers : leur assistance aux offices, notamment à l’office de la nuit, est moins stricte, ils sont astreints à moins de prières vocales, etc. S’ils vivent sans avoir rien en propre au monastère, ils conservent la propriété et la disposition de leurs biens. Au bout de sept ans, ils peuvent s’engager définitivement ou entrer dans un régime de renouvellement triennal de leur « donation ».

Caractéristiques de la liturgie cartusienne

Dès leur arrivée en Chartreuse, Bruno et ses compagnons constituèrent une liturgie particulière adaptée à leur vocation érémitique et à la dimension réduite de leur communauté. Au cours des siècles, les moines chartreux ont veillé à conserver cette liturgie propre, accordée à leur vie solitaire et contemplative. En comparaison avec la liturgie romaine, le rite cartusien se caractérise par une grande simplicité et une sobriété au niveau des formes extérieures, qui favorisent l’union de l’âme avec Dieu, par-delà les expressions visibles et sensibles. Voici quelques éléments de cette liturgie : de nombreux temps de silence, l’interdiction de tout instrument de musique, le chant grégorien porteur d’intériorité.

La célébration quotidienne du sacrifice eucharistique est le centre et le sommet de la vie communautaire : chaque jour les moines se rassemblent pour célébrer l’Eucharistie. Celle-ci ne peut être concélébrée que les jours où la vie cartusienne revêt un caractère communautaire : dimanches et grandes fêtes. Les autres jours il n’y a qu’un seul célébrant à l’autel, et la prière eucharistique est dite à voix basse. La communauté participe à cette liturgie eucharistique par le chant grégorien, la prière intérieure et la communion. À un autre moment de la journée, chaque moine-prêtre célèbre le sacrifice eucharistique dans une chapelle solitaire.

Un autre temps fort de la journée liturgique est celui de l’office célébré à l’église au milieu de la nuit (matines et laudes) : durant deux ou trois heures, suivant les jours, alternent chant de psaumes et lectures de l’Écriture sainte ou des Pères de l’Église, temps de silence et prières d’intercession. Les chartreux aiment particulièrement ce long office de nuit dans l’obscurité où la prière procure un bien-être spirituel et où chacun, uni à tous ses frères, mais néanmoins d’une manière personnelle, peut vivre une intense et profonde communion avec Dieu. Le chant noté (antiennes, répons, hymnes, propre de la messe) est toujours en latin, selon les mélodies grégoriennes propres aux chartreux. Certaines maisons de l’ordre chantent la psalmodie en vernaculaire, d’autres en latin. Les lectures sont en principe en vernaculaire. En cellule, on peut dire l’office en latin ou en vernaculaire.

Vers la fin de la journée les moines se retrouvent de nouveau à l’église pour célébrer l’office des vêpres. Grâce à la liturgie, la Chartreuse ne reste pas un groupement de solitaires isolés entre eux, elle devient une véritable communauté.

Un rôle de louange et d’intercession

« L’individu hors du monde est amené à inclure le monde et à le transformer grâce aux valeurs mêmes du renoncement[11]. »

En dehors de l’office divin, les chartreux récitent chaque jour en cellule l’office de la Vierge Marie et une fois par semaine un office spécial à l’intention des défunts : ils intercèdent alors auprès de Dieu « pour qu’Il accueille dans son Royaume éternel tous ceux qui ont quitté cette vie ».

Le chartreux n’a pas choisi la solitude pour elle-même, mais parce qu’il voyait en elle un excellent moyen de parvenir à une plus grande union avec Dieu et avec tous les hommes. « Il se fait solitaire, parce qu’il se veut solidaire. [12]» Les contemplatifs sont au cœur de l’Église. Ils accomplissent une fonction essentielle de la communauté ecclésiale : la glorification de Dieu. Le chartreux se retire au désert avant tout pour adorer Dieu, le louer, le contempler, se laisser séduire par lui, se donner à lui, au nom de tous les hommes. Depuis toujours l’Église reconnaît que les moines voués à la seule contemplation remplissent un rôle d’intercession. Représentants de toute la création, chaque jour, à tous les offices liturgiques et lors de la célébration de l’Eucharistie, ils prient pour tous les vivants et tous les défunts et ainsi les associent à l’œuvre rédemptrice du Christ.

L’ordre des chartreux de nos jours

L’ordre des chartreux est un ordre immuable, cependant, il a su s’adapter à une certaine modernité. Depuis le XIXe siècle la fabrication de la célèbre liqueur, la chartreuse, est une spécialité des moines de la Grande Chartreuse. Cette liqueur est distillée à Aiguenoire à Entre-deux-Guiers en Isère, depuis 2017, en plein cœur du Massif de la Chartreuse, essentiellement sous la supervision des moines de la Grande Chartreuse. Liqueur à très haut degré d’alcool (55° pour la verte), sa vente est la principale ressource financière des chartreux. Seuls deux moines en détiennent la recette : Dom Benoît et Frère Jean-Jacques. Régulièrement cent-trente variétés de plantes sont livrées au monastère. Les moines opèrent un mélange qu’ils répartissent dans des sacs numérotés (jamais la même numérotation) de sorte que le secret de la recette reste bien gardé, même pour le personnel de la distillerie qui prend le relais du processus, piloté par les moines. Un million et demi de bouteilles par an sont ainsi produites et entreposées dans les caves à Voiron.

Parmi les autres activités du moine, l’activité manuelle, toujours en silence, fait partie du travail quotidien (ateliers d’artisanat, industrie forestière, scierie), de même que la maintenance d’une maison d’hôtes qui héberge les familles venues en visite.

Au Moyen Âge, la copie des manuscrits était pour les moines une manière de témoigner des Écritures. La Bibliothèque municipale de Grenoble conserve des manuscrits enluminés de la collection du monastère de la Grande Chartreuse, confisquée à la Révolution française[13].

Le cadre de vie du chartreux est très austère, mais d’une simplicité qui n’existe nulle part ailleurs. La vie communautaire, à l’abri des crises de la société, lui permet de toucher l’amour de Dieu dans le silence et la beauté du lieu. C’est un choix très ardu que ce renoncement du moine au monde, qui ne va sans doute pas sans quelque souffrance intérieure. Que dire des familles pour qui un enfant, un frère, s’engage dans cette voie ! Cependant, la plupart des moines témoignent de la paix, de la sérénité, de la fraternité qu’ils ont trouvées dans leur vocation par leur union à Dieu.

Bibliographie

  • Chartreux.org/fr
  • Chartreuse.fr/histoire-de-lordre-des-chartreux
  • Encyclopaedia Universalis.fr
  • Lieven, Samuel, « Vingt-quatre heures au cœur des communautés religieuses avec les moines de la Grande Chartreuse », Le Pèlerin, 17/02/2021.
  • Lorentz Philippe et Sandron, Dany, Atlas de Paris au Moyen Âge, Parigramme
  • Millin, Aubin-Louis, Antiquités nationales ou recueil des Monuments pour servir d’Histoire générale, tome V, 1799.
  • Pénin, Marie-Christine, Couvent des Chartreux de Vauvert (Paris), 2017.

[1] Après un diplôme de guide interprète et de nombreux séjours à l’étranger avec son mari diplomate, Dominique est devenue guide CASA à Notre-Dame en 2007. C’est elle qui, depuis quelques années, élabore et coordonne le calendrier des visites. Ayant une fille religieuse, elle est tout particulièrement sensible aux thèmes des ordres religieux et de la vie communautaire.

[2] Aile Sully, 2ème étage, salle 910.

[3] L’entrée du monastère se trouvait à l’emplacement de l’actuel n°64 du boulevard Saint-Michel, près de l’École des Mines.

[4] Bruno n’a jamais été canonisé. En introduisant la fête de saint Bruno au Missel romain en 1623, le pape Grégoire XV en fait une canonisation de fait (on parle de canonisation équipollente).

[5] Saint Anthelme de Chignin, né en 1107, prieur de la Grande Chartreuse en 1133.

[6] Guignes, cinquième prieur de la Chartreuse, reconstruit l’ermitage à l’emplacement actuel de la Grande Chartreuse, après qu’une avalanche a détruit le premier ermitage en 1132, étouffant sept moines sous la neige.

[7] Expression de Guignes II, auteur cartusien du XIIe siècle.

[8] Ordre régulier monastique catholique dont les clercs, moines et moniales, ont prononcé des vœux religieux et fait un choix de vie, généralement cloîtrée, en respectant une règle monastique de vie commune principalement consacrée à la prière et à la contemplation.

[9] Statut 35-1.

[10] Statut 4-2.

[11] Louis Dumont, Essais sur l’individualisme, sur l’investissement de la « maison » par les contemplatifs aux XIe-XIIe siècles, p. 422.

[12] Chartreux.org/fr.

[13] Elle s’est ainsi enrichie de 3 543 volumes dont 400 manuscrits, parmi lesquels 43 Bibles (dont les plus précieuses datent des XIe et XIIe siècles), des ouvrages liturgiques et des manuscrits d’étude.

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